Shumona Sinha se souvient des époques nues.

Souvenirs de ces époques nues, NRF Gallimard 2024

« Sophia veut croire que revenir au même endroit c’est posséder l’endroit. »

Shumona Sinha est pour de nombreux spécialistes, amoureux sincères de la littérature au sens propre des romans aussi épiques que politiques, audacieux, fouillés, introspectifs, le fleuron des œuvres francophones. Quant à moi, je l’aime d’un amour fraternel, social, combatif et littéraire. Et ce, depuis Assommons les pauvres dont son éditrice de l’époque (éditions de l’Olivier) , lors d’un beau salon littéraire d’automne à Arles m’avait signifié que j’aurais pu écrire une thèse à partir de ma critique. Cynisme apprécié que vous aviez traduit par « Vous êtes le fan n°1 ». Que j’aimais (et aime toujours) cette dystopie kafkaïenne, introspective et baudelairienne sur le réel. Saisi je fus, comme si, au-delà d’une vision lacanienne, le fruit défendu du « terrain migratoire » était redevenu terriblement humain, ce qu’il ne devrait jamais cesser d’être et vous y mettiez tant de beauté dans le style particulier de votre signature littéraire. Une couverture dans laquelle il fait à la fois froid et humide. Ici, les corps qui se touchaient et s’accouplaient étaient également humides mais glauques dans l’acte.

La nudité parcourt votre œuvre. Celle des corps perdus, des corps qui se frottent sans feu, des esprits qui transcendent le réalité en parlant d’une belle hauteur sous plafond cognitif que les psycholinguistes nommeraient méta, comme métaphysique (mauvais jeu de mots je vous l’accorde). Nudité de l’âme – toujours perdue, toujours en quête-  qui se cherche, du poing qui se lève, du communisme et de l’hindouisme qui se frottent et bouleversent les universités de Calcutta (Le testament russe, éditions NRF Gallimard. Vous réanimez les fantômes et le statuaire des sociétés passées, les sortez de leurs tombeaux, les expertisez et leur redonnez, historiquement leur rôle de tortionnaires,  de gurus, de tyrans.

Vous revenez avec « Souvenirs de ces époques nues » autant factuellement que symboliquement à la composition-décomposition des âmes et de leurs corps cherchant l’abri, une vérité-alibi diffusée par le prédateurs de tous ordres. Sectes, ONG, gouvernements. Vous prospectez au travers de Sophia et Markus dans les cercles. Ceux du pouvoir, ceux de l’emprise, du business, de l’abus et de la dé-mentalisation comme on pourrait le dire de recruteurs ou chefs terroristes et de leurs prêcheurs tutélaires.

« Souvenirs de ces époques nues » est tiré d’un poème de Charles Baudelaire du même nom.

« Alors l’homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
Et, le ciel amoureux leur caressant l’échine,
Exerçaient la santé de leur noble machine. »

Si dans ce poème, la liberté est fluide dans la nudité, simulant une origine bienfaitrice et généreuse dont le choix du roi a quelque chose de socratique, le juste, le beau, le vrai. L’élu est le choisi. Sur le terreau des marchands de « bien-être », cette initiation en exprime l’absolu contraire, creusant dans l’inconscient blessé de tout être, qui sous l’égide de cet idéal, devient l’objet et le sujet des prédateurs. Où ? dans cette société qu’Hannah Arendt qualifie de banalisation du mal. Tout ordre fasciste structuré par un système précis, méticuleux, où l’être n’est qu’un numéro. A l’image des régimes totalitaires, dans cette Inde qu’elle connait si bien, ajouté à une documentation exceptionnelle, Shumona Sinha, tisse la métaphore du mal, de toute prédation totalitaire, collective ou particulière, dont les corps nus deviennent corps sociaux. On y crée des règles sous l’égide d’une écologie solaire avec ses éphémérides, ses mantras, ses règles, rituels et degrés initiatiques pour passer d’un cercle à l’autre, d’une forme de conscience blessée et intériorisée sous des couches de malaises et de dénis à un éveil à la soumission. Une forme de domestication acceptée qui ne lui donne que plus de force.

Que voir dans ces cercles rituels blancs et verts dont les protagonistes Sophia et Markus sont adeptes : l’enjeu de l’hégémonie culturelle hindouiste, le business du spirituel, le trafic des femmes et des enfants… le projet nazie génocidaire anti musulmans, anti chrétiens, contre toute personne non-hindous, la ségrégation des castes non-brahmane … Des relations de manipulation et de pouvoir entre les protagonistes…

La joie eucharistique es pavée de bonnes intentions, non pour ceux qui la profèrent, mais pour celles et ceux qui y adhèrent. Et, en définitive, comme dans le poème de Baudelaire, l’ingénu, voire la niaiserie, la quête d’idéal a le goût de la résistance. Vouloir aimer Markus et non se faire faire l’amour par un collectif amnésique, chercher la relation individuelle a le goût de la résistance à la domination des psychés.

 

Une critique philosophique

Shumona Sinha, avec Souvenirs de ces époque nues, nous invite à un voyage profondément intérieur, où la mémoire, le corps, et la violence s’entrelacent dans une prose poétique et parfois brutale. Ce roman, riche en images et en émotions, s’impose comme un cri de révolte contre les oppressions, mais aussi comme une réflexion sur ce qui demeure de nous après les épreuves.

Un roman au croisement de l’intime et du politique

Le récit met en scène des expériences intimes, mais celles-ci sont toujours connectées à des problématiques collectives : l’exil, l’inégalité, la condition des femmes, et la tension entre traditions et modernité. Philosophiquement, le texte interroge la notion d’appartenance. À qui appartient-on ? À une terre, à un corps, à des souvenirs ? Ce questionnement s’inscrit dans une réflexion plus large sur le pouvoir, non seulement celui des institutions, mais aussi celui des structures invisibles qui façonnent nos vies.

Ses personnages, souvent déchirés entre des espaces culturels et linguistiques multiples, incarnent l’idée que l’identité est toujours en devenir, jamais figée. Cette fluidité reflète un des grands débats philosophiques contemporains : comment vivre dans un monde où les frontières (physiques, culturelles, identitaires) ne cessent d’être redessinées ?

Elle donne à ses personnages la force de réinventer leur rapport au monde, même dans la douleur. Ce dépassement des traumatismes traduit une perspective existentialiste, où l’individu, bien que marqué par des circonstances qu’il ne contrôle pas, conserve une possibilité de choisir son attitude face à elles.

Au-delà de son contenu, le style de Shumona Sinha appelle aussi une lecture philosophique. Sa prose, oscillant entre poésie et brutalité, invite à une expérience esthétique qui transcende le simple récit. En cela, elle rejoint des auteurs comme Virginia Woolf ou Marguerite Duras, dont les écrits mettent en lumière l’indicible.

Une invitation à méditer sur l’époque nue

Le titre du roman soulève une dernière question philosophique majeure : qu’est-ce qu’une époque nue ? Peut-être s’agit-il d’un moment où les artifices tombent, où l’on fait face à l’essentiel. L’époque nue pourrait être celle où les masques sociaux se fissurent, révélant la vérité de notre condition humaine : un mélange de souffrance, de désir, et d’espoir.

Shumona Sinha, auteure, lucide et combattante, saisit, plaide pour la conscience, la résistance, la dignité. Déclamons le poème originel de Charles Baudelaire, oubliant le vice et la laideur, l’ombre et ses éclats de lumière comme un Tableau de Soulage, ouvre à l’existentiel. Là où la langue, les mots sont des amants vrais.

p.110

« Markus dit des choses du quotidien, mais sa voix fait vriller les mots au fond d’elle. Markus est un tatoueur de mots qui s’ignore. S’il continue ainsi, bientôt le corps de Sophia sera couvert de phrases, paragraphes, chapitres…d’un livre entier.

  • Sophia ! qu’est-ce que tu regardes ?
  • J’aime tes clavicules. Elles vont jusqu’où ?
  • Pas très loin.

 

 

Lola Matisse

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